Une ville, Saint-Nazaire
Des champs verdoyants, des vaches dans les prés, au fond la Loire et ses tumultes. Les essieux claquent sur les jointures des rails. Nous sommes dans le train entre Nantes et Saint-Nazaire. Une dizaine de kilomètres avant l’arrivée, de grosses cuves de stockage remplacent les vaches dans les prés. Ce sont les réservoirs de pétrole de la raffinerie de Donges. Une odeur âcre et désagréable pénètre l’ensemble du train pour s’estomper un ou deux kilomètres après avoir traversé les enchevêtrements de tuyaux de la raffinerie. Donges est le point de départ d’une succession de sites industriels qui longent la Loire jusqu’au centre ville. Le terminal pétrolier, le terminal méthanier, les docks et ses nombreuses entreprises de stockage, ou de transformation, l’aérospatiale avec ses gros hangars qui accueillent les avions en construction, et enfin en bout de chaîne, l’une des deux fiertés de la ville, avec le pont qui enjambe la Loire, « Les Chantiers de l’Atlantique ». Ici on dit « les Chantiers » ou « la Navale » c’est selon. Les Chantiers sont tout de suite identifiables par leur immense pont roulant marqué à l’effigie de Alstom et par les cheminées des « rois des mers » qui dominent les infrastructures des Chantiers.
Les essieux grincent sous la pression des freins, nous entrons en gare. Dès la descente du train, nous voilà plongés tout de suite dans l’univers de Saint-Nazaire. Au fond, dans l’alignement des rails, les paquebots en construction dominent les toits de la ville. La gare n’échappe pas non plus à la destinée de cette cité, elle est construite en forme de paquebot.
Au centre ville, les rues très larges, toutes perpendiculaires les unes aux autres, sont bordées d’immeubles n’excédant pas quelques étages. L’architecture date des années cinquante, elle rappelle celle de Brest, Caen ou Calais. Rasée pendant la guerre, Saint-Nazaire a été reconstruite sur le modèle « américain ». Contrairement à La Baule, située à quelques kilomètres, ici le front de mer n’est pas le centre névralgique de la ville. Ni restaurants ni cafés, seuls quelques bancs épars bordent la promenade. La ville semble résolument tourner le dos à la mer.
Ces premières impressions passées, ce qui attire particulièrement notre attention c’est le nombre important d’agences intérimaires. Au fil du temps, elles ont peu à peu remplacé les bars du centre ville et du quartier de Penhoët près des Chantiers. Cette présence massive renforce notre sentiment d’une ville construite, structurée, organisée autour d’un seul axe, le travail. Pour autant, l’image du travail que nous avions dans un premier temps perçue comme une image forte se manifeste finalement à nous sous l’angle de la précarité, de la fragilité.
Comment cette précarité organisée s’est-elle installée à Saint-Nazaire ?
Réorganisation du travail ou organisation de la précarité
Vilvorde, Lewis, Marks & Spencer, Lu, plus récemment Métal Europe, autant de noms qui nous évoquent licenciements, perte d’identité sociale, régions meurtries, drames humains. L’enjeu du film ne sera pas de faire le constat de la fermeture de telle ou telle entreprise et de ses conséquences, mais de prendre la mesure de la généralisation voir de la normalisation du travail précaire et à partir de là, questionner les modifications qui s’opèrent dans le rapport au travail qu’ont les salariés dans ce nouveau contexte.
Depuis quelques années nous assistons à des bouleversements profonds dans l’organisation du travail et par conséquent dans la perception de celui-ci. Ainsi, peu à peu, on exige des salariés plus de polyvalence, plus de disponibilité, plus de souplesse dans l’aménagement du temps de travail, plus de mobilité, plus de rentabilité, etc. En contrepartie, il est question de temps libre, de société des loisirs. Il se dessine petit à petit une société illusoire faite de carton-pâte, où, avec un simple ticket de loterie, on devient millionnaire, où un passage à la télévision nous donne accès à la célébrité, où acheter une voiture, une maison, des vêtements, un four à micro-ondes seraient nos seules préoccupations, où finalement le désir d’avoir l’emporterait sur le désir d’être. Où de ce fait le travail, sa place et les conditions dans lesquelles il s’effectue ne seraient plus d’actualité.
Il ne s’agit pas non plus dans ce film, d’avoir une vision nostalgique se référant à un « eldorado » disparu, où le salarié partait « au boulot » l’âme légère. Qu’il soit en CDI ou intérimaire un ouvrier reste un ouvrier. Par contre l’effritement d’une force de contre-pouvoir dans les relations entre salariés et patrons, la remise en cause de certains acquis sociaux et de nombreuses conventions collectives, l’affaiblissement des organisations syndicales, ont accompagné cette modification de l’organisation du travail présentée comme une nécessité voir une fatalité. Comment le vivent et qu’en pensent les premiers concernés ? Quelles conséquences cette nouvelle réorganisation du travail induit-elle au niveau individuel et collectif ? Qu’est-ce que cela modifie du rapport que les salariés ont à leur travail ? Des rapports entre salariés ? Quelle identité sociale peut se construire à partir de ces changements ?
Cette réorganisation présentée comme nécessaire et inéluctable, pour qui veut rester compétitif dans un monde en pleine mutation, risque à moyen terme d’amener nos société « modernes » vers une désorganisation totale. D’année en année, le statut du salarié se dégrade. D’ici quelque temps, que restera-t-il de ce statut ? Existera-t-il encore ou chaque individu, indépendant, vendra-t-il sur le marché du travail sa force de production ?
Le fractionnement en de multiples petites sociétés au profit d’une plus grosse (la sous-traitance) ainsi que la multiplication de statuts plus ou moins précaires pour les salariés, regroupés en petites unités (l’intérim) le laissent penser. Ce schéma s’observe dans tous les secteurs de la société. Dernièrement, la réforme de la retraite et du statut des intermittents du spectacle et bientôt celle du régime de la sécurité sociale s’inscrivent dans cette même logique. En effet, sous couvert de liberté et d’indépendance, nos sociétés « modernes » tendent à fabriquer des individus qui doivent se « prendre en charge », devenir chacun « une entreprise », détruisant ainsi tout ce qui relève du collectif. Chez les salariés, souvent les plus jeunes, ces notions sont peu à peu intégrées. De plus, la diversité du travail proposé, l’augmentation des responsabilités les confortent dans ce sentiment. Pourtant ces mêmes salariés avouent êtres confrontés à des conditions de travail de plus en plus difficiles physiquement et psychologiquement. Par ailleurs la notion de métier semble se dissoudre pour se réduire uniquement au fait de travailler pour gagner sa vie.
Nous avons le sentiment que ce qui a contribué à l’acceptation de cette situation par certains salariés, c’est une rupture de transmission qui s’est opérée dans les vingt dernières années. Comme si les plus jeunes des salariés ne semblaient plus s’inscrire dans l’histoire sociale du pays. Le seul sens qu’ils semblent mettre dans ce qu’ils font, c’est de gagner de l’argent sans se soucier particulièrement du collectif, des acquis sociaux. Cette logique, nous la retrouvons aussi du côté des employeurs. Une vision à court terme domine.
Ainsi l’autre conséquence de cette réorganisation du travail est une déliquescence du lien social.
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